IL MIO BLOG E' AD IMPATTO ZERO DI CO2

IL MIO BLOG E' AD IMPATTO ZERO DI CO2

Cerca nel blog

Caricamento in corso...

giovedì 30 giugno 2016

TORTURA

Libération.fr – Torture : le Centre Primo-Levi répare les survivants

liberation.fr – Unique en France, cette association parisienne aide les exilés victimes de torture à reconstruire leur vie. Une tâche d’autant plus ardue que les conditions de vie matérielles des migrants se dégradent.
Unique en France, cette association parisienne aide les exilés victimes de torture à reconstruire leur vie. Une tâche d’autant plus ardue que les conditions de vie matérielles des migrants se dégradent.
Mercredi matin, le rush. Comme chaque semaine. L’agitation à l’accueil du Centre Primo-Levi fait tourner la tête, mais Déborah Caetano s’occupe de tout et de tout le monde avec un calme fascinant. Sous le regard de dessins d’enfants punaisés aux murs, le téléphone n’en finit plus de sonner, soignants et patients ont tous des demandes qui ne peuvent pas attendre, ou si peu.
Et cette musique enfantine échappée de la salle d’attente… Activée en boucle par un petit garçon vraisemblablement étranger à la lassitude, elle menace de nous faire lâcher la rampe de la patience.
L’accueil se vide. Brièvement. Déborah Caetano arrive enfin à s’emparer du combiné. «Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il a besoin d’un suivi psychologique ? Il en a exprimé le besoin ?»
Au bout du fil, la famille d’accueil d’un adolescent ivoirien arrivé en France en 2013. Il fait des cauchemars, n’arrive pas à dormir. Le moindre des symptômes, souvent, pour qui a été torturé. Déborah Caetano raccroche. Dix-neuf messages à écouter.
L’association parisienne suit 350 personnes. C’est un espace unique en France, dédié à l’accompagnement, tant psychologique que médical, social et juridique, des exilés victimes de torture.
Un sas pour sortir la tête de l’eau après des mois, voire des années, passés en apnée, une béquille pour apprendre à avancer seuls dans cette nouvelle vie qu’ils n’ont pas choisie.
Les patients viennent majoritairement d’Afrique sub-saharienne (république démocratique du Congo, Guinée, Congo, Côte-d’Ivoire), puis du Caucase et des Balkans (Tchétchénie, Géorgie, Kosovo) et du Moyen-Orient (Turquie, Iran, Afghanistan).
«Exécutez-moi et faites-le vite»
«Il n’y a pas pire dans le monde. La torture, c’est le pire truc qui peut exister», lâche Zakaria Moumni, suivi au Centre Primo-Levi. Lui est originaire du Maroc.
Pour avoir critiqué publiquement et à de nombreuses reprises le royaume, cet homme de 36 ans, aujourd’hui français, a goûté à la déshumanisation. Enlevé à l’aéroport de Rabat en septembre 2010, il est emmené – ce qu’il comprendra plus tard – dans le fameux centre de torture de Témara, géré par la Direction générale de la surveillance du territoire marocaine.
On le dénude. Une chaîne vient entraver ses membres. La froideur d’un escalier en fer fouette la plante de ses pieds. «J’étais à la merci des gens, je pensais que j’allais mourir. L’affaire Ben Barka m’est revenue.» L’opposant au roi Hassan II Mehdi Ben Barka a été enlevé en 1965 à Paris. Son corps n’a jamais été retrouvé.
«J’étais à la merci des gens, je pensais que j’allais mourir.»
Après le froid, ses pieds rencontrent les coups. Ses tibias aussi.
La barre de fer précautionneusement placée derrière ses chevilles l’empêche de se dérober. Sous les ordres de ses bourreaux, Zakaria Moumni doit sautiller sur place. Pas assez rapide ? Les coups de câble lui rappelleront de se presser.
Après un moment de répit, on l’emmène dans une cellule, on lui retire le bandeau qui lui cachait la vue afin qu’il puisse se débarbouiller. S’offre alors à ses yeux un espace exigu : une fenêtre pas plus grande qu’une feuille A4, un lavabo sur sa gauche, des toilettes sur sa droite. Le bout de tissu revient obstruer son regard. C’est reparti.
Dans la salle de torture, il est suspendu la tête en bas, électrocuté, privé de sommeil, de nourriture, d’eau. «Il y a une phase où le corps n’arrive plus à supporter la douleur. 
Puis il s’adapte. Ensuite, on ressent la douleur de penser à nos proches, qu’on ne va plus revoir. Finalement, il y a une phase où on attend juste de partir. 
On se dit : “Exécutez-moi et faites-le vite.”» Son calvaire durera quatre jours. Il embrayera sur dix-sept mois de torture d’un autre genre, indirecte, psychologique : la prison. «J’ai vu des morts-vivants, raconte Zakaria Moumni, la fossette de sa joue droite se creusant au rythme de ses mots. Les gens étaient bleus, éteints. J’ai eu l’impression de retourner dans le temps, c’était le Moyen Age.
» Il voit des détenus verser de l’huile bouillante sur d’autres durant leur sommeil, des bagarres se mener à coups de lames en fer rouillées, des viols, un homme se suicider… «C’est une torture morale pour les plus forts. Morale et physique pour les faibles.»
Un truc dans la tête qui ne se voit pas
On rencontre Zakaria Moumni, barbe de trois jours, lunettes rectangulaires et pull noir, dans un café parisien. Il fréquente le Centre Primo-Levi depuis plus de deux ans. Un espace sans charme particulier aménagé sur deux étages, une enfilade de cabinets de consultation et de bureaux introduite par une salle d’attente pleine de jouets et livres pour enfants.
Une fois par semaine, Zakaria Moumni y voit Omar Guerrero, psychologue clinicien et psychanalyste. Comme tous les professionnels du centre, ce dernier travaille à mi-temps.
«Ce qui se dit lors des consultations est de l’ordre de l’inaudible», justifie Eléonore Morel, la directrice. L’être humain n’est pas capable d’occuper son plein temps à ingurgiter de telles horreurs.
«Il ne s’agit pas de dire qu’on va guérir de la torture, mais qu’on va vivre avec. Il faut réduire ce traumatisme à une place d’événement.»
«J’ai vu quelques thérapeutes en arrivant en France, mais j’ai senti que ce n’était pas le moment, concède Zakaria Moumni en buvant son thé. J’avais besoin de me retrouver. J’ai commencé à me poser toutes les questions possibles. J’ai trouvé certaines réponses, puis j’ai eu besoin de quelqu’un d’extérieur.» Il lui aura fallu deux ans pour franchir les portes du Centre Primo-Levi. En moyenne, les patients mettent un an et demi à sauter le pas après leur arrivée en France. «C’est là qu’ils s’autorisent à aller mal»,décrypte Eléonore Morel.
«Il ne s’agit pas de dire qu’on va guérir de la torture, mais qu’on va vivre avec. Il faut réduire ce traumatisme à une place d’événement», plaide Omar Guerrero. Sur les conseils de l’analyste, Zakaria Moumni a appris à concevoir sa tête comme un meuble : la torture est rangée dans un tiroir qu’il essaye d’apprendre à ne pas trop ouvrir. «Ce sont des patients qui ont été mis à une place d’objet pur. 
Ils n’ont pas eu l’option de dire non. Leur volonté a été réduite à zéro»,poursuit Omar Guerrero. Il faut leur réapprendre à établir des limites, à se réapproprier leur humanité et à croire à nouveau en celle des autres.
«Raconter ce qui s’est passé est le seul médicament»
Chez les victimes de tortures, les symptômes sont souvent les mêmes. A commencer par les troubles du sommeil. «En général, ils font le même cauchemar : ils sont sur le point de se faire attraper [par leur bourreau, ndlr]et se réveillent juste à ce moment-là», précise le psychologue. Ils ont des troubles de l’humeur, de l’alimentation.
De la mémoire, aussi : «Une femme ne se souvenait pas des prénoms de deux de ses quatre enfants, raconte Omar Guerrero. C’étaient les deux qui étaient présents quand elle a été violée. Elle a retrouvé leurs noms quand on a compris ça. C’était, de sa part, une tentative inconsciente de se préserver.
» Un autre patient n’arrivait pas à avoir d’enfant. Le travail avec le psychologue lui a permis de faire le lien avec cette menace dont il avait fait l’objet : «Avec ce qu’on va te faire, tu ne pourras jamais avoir d’enfant.» Une fois qu’il a compris ça, sa femme est tombée enceinte.
«Quand une personne a perdu un bras, on le voit. Quelqu’un de torturé a l’air d’aller bien.»
Zakaria Moumni parle de sa vie avec énergie. Avec les mains, et les yeux pétillants lorsqu’il sourit. Avec une certaine légèreté, aussi, qu’on imagine plus protectrice que sincère. Le temps d’arrêt soudainement marqué, les yeux qui s’embuent sans préavis, en plein milieu de son récit, portent à croire qu’on a vu juste.
«Quand une personne a perdu un bras, on le voit. Quelqu’un de torturé a l’air d’aller bien», fait-il remarquer.
En effet, «Avec la torture, on te laisse avec un truc dans la tête qui ne se voit pas. On pense sans arrêt à ça. Tu te demandes pourquoi. Comment ces gens ont pu faire ça ? Pourquoi moi ? Pendant que tu te poses ces questions, ta vie n’est pas construite. Ils ont réussi».
Cet ancien champion de kick-boxing n’arrive plus à travailler : il ne supporte plus les ordres, qui lui rappellent trop les tortionnaires. Son couple a pris un sérieux coup dans l’aile. «Quand je suis rentré, j’avais besoin d’être seul. Mais elle m’attendait depuis deux ans.» Incompréhension. «Ça te change complètement. 
Je ne suis plus le Zak d’avant. J’étais bosseur, festif, innocent, naïf. La vie, c’était le sport, c’était un beau combat.» C’était. Grâce au Centre Primo-Levi, il tient debout. Ailleurs, «les psys ne sont pas spécialisés dans la torture. Là, ça va droit au but, la personne en face comprend tout de suite. C’est efficace».
Parler le soulage peu à peu. Il a même écrit un livre pour raconter son histoire¹. «Je préfère qu’on me tire une balle dans la tête plutôt qu’on me dise de ne pas parler. Il y a des médicaments pour les maladies. Quand on est torturé, raconter ce qui s’est passé est le seul médicament.»
¹L’Homme qui voulait parler au roi, de Taline et Zakaria Moumni. Editions Calmann-Lévy.
Vivre avec ses stigmates
Zakaria Moumni n’a besoin que d’un suivi psychologique. Il ne savait même pas que le Centre Primo-Levi travaillait aussi avec des médecins généralistes, des assistants sociaux et une juriste. D’autres patients ont, eux, des choses bien plus vastes que les seuls tumultes intérieurs à réparer. Dossu Jonas Bessan, médecin généraliste, reçoit pour des douleurs musculaires, des troubles neurologiques, des problèmes dentaires, gynécologiques…
Les consultations durent entre trois quarts d’heure et une heure. Impensable en cabinet traditionnel. «J’écoute beaucoup plus que je ne donne de médicaments. Avec certains, on parle durant deux, trois, quatre consultations sans examen, assure le médecin. Face à la migraine d’un torturé, il faut creuser. Ce n’est pas comme ma migraine à moi.»
C’est qu’il faut aussi gérer le rapport à ce corps meurtri, à cette chair qui leur a échappé. «Lors de la première consultation, on ne leur demande pas de se déshabiller, parce que la dernière fois qu’ils l’ont fait, c’était pour des violences sexuelles, la dernière fois qu’on les a touchés, c’était de la main d’un bourreau», précise Eléonore Morel. Certains, au contraire, vont se dénuder très vite.
Trop vite. Et pas à bon escient. «Beaucoup de patients se déshabillent et disent “regardez ma cicatrice”, note Omar Guerrero, le psychologue. Pour ces personnes, la pudeur, ce qui est interdit et qui fait qu’on peut vivre ensemble, a été banni. L’intimité que chacun cache a été dévoilée sans leur avis. On souhaite rétablir cette pudeur.»
Le strabisme pour ne pas voir l’horreur
Réconcilier aussi les patients avec ce corps parfois porteur de stigmates. Comme cette esclave dont le nom du propriétaire était tatoué sur l’aine, et qui se l’est fait retirer au laser. «Ça ne fait pas tout mais c’est un support»pour aller mieux, estime le psychologue. A l’inverse, une patiente amputée des seins a renoncé juste avant de faire retirer sa cicatrice.
Si la preuve disparaît, qui croira qu’elle a vécu l’enfer ? «Une femme est passée d’une doudoune sous 35 degrés à un pull en maille, se souvient Omar Guerrero. Elle a retrouvé sa féminité aussi grâce à mon regard d’homme, parce que j’avais de la retenue vis-à-vis d’elle. Je pense que ça l’a aidée.»D’autres au contraire demandent à ne consulter aucun homme. Trop douloureux.
«Je me souviens d’un enfant qui avait été opéré pour son strabisme. A peine arrivé ici, ses yeux sont repartis.»
Le corps a parfois de drôles de réactions. Ainsi de cet enfant tchétchène de 4 ans et demi qui a vu son père battu et laissé pour mort. «Il a été obligé de regarder, donc inconsciemment il a développé un strabisme, détaille Omar Guerrero. C’est fréquent ici.
» Certains médecins extérieurs au centre envoient des enfants sur la table d’opération pour que leurs yeux retrouvent leurs justes places. Vainement.«Je me souviens d’un enfant qui avait été opéré pour son strabisme. A peine arrivé ici, ses yeux sont repartis.» Pourquoi ? «Parce qu’il venait avec sa mère, qu’il avait vue se faire violer.»
Dégradation des conditions d’accueil
L’âme a besoin du corps pour aller mieux. Or la précarité, qui frappe un grand nombre de migrants, vient entraver le processus de soin. 21% des patients du Centre Primo Levi vivent à l’hôtel, 13% en foyer, 12% sont sans domicile.
Les autres dorment en centre d’accueil pour demandeurs d’asile ou chez de la famille ou des compatriotes. «La précarité matérielle fait partie de leur souffrance. C’est impossible de parler de ce qu’on a vécu au pays quand on ne sait pas où on va dormir le soir, quand on ne sait pas comment vont manger les enfants, alerte Olivier Jégou, assistant social.
Les hôtels, c’est un système maltraitant, il y a des souris, pas assez de matelas, des conditions de sécurité catastrophiques, des changements d’établissement inopinés… 
La précarité des migrants est une réalité qui vient rappeler les effets de la torture. Elle vient écraser quelque chose chez l’individu et le réduire à l’état d’objet, avec des besoins : il faut l’héberger, le nourrir, comme un enfant.»
«On a beaucoup de demandes, donc on essaye de les renvoyer vers le droit commun quand ils vont mieux.»
Omar Guererro se rappelle ce Congolais au corps recouvert de cicatrices, de toutes les longueurs et profondeurs. A chaque consultation, il avait les yeux rouges, piquait du nez. «Il a vu l’assistant social, qui lui a eu une place en CHRS [centre d’hébergement et de réinsertion sociale, ndlr] rapidement.
Il a pu dormir un peu, de minuit à 4h30 ou 5 heures. Là on a pu commencer à discuter, il a pu aller mieux.» Comment, en effet, s’autoriser à se concentrer sur sa souffrance quand l’organisme ne tient plus le choc ? 
La précarité allant croissant, les conditions matérielles des patients complexifient nettement le travail des professionnels. «On constate une dégradation de l’accueil des demandeurs d’asile. Il y a de plus en plus de personnes à la rue, les délais de traitement des dossiers sont de plus en plus longs», constate Eléonore Morel, la directrice.
«Notre travail est aussi de les sortir de ce centre»
Et le statut de réfugié se raréfie. «La plupart du temps, les demandeurs d’asile reçoivent des décisions de rejet», explique Aurélia Malhou, la juriste du centre. En feuilletant les décisions de l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, elle énumère les motifs de refus : «propos invraisemblables»«connaissance parcellaire et schématique de ces événements» traumatisants, réponses «évasives et dépourvues d’éléments probants»… Un migrant qui ne sait plus précisément où il se trouvait à un moment censé être marquant, c’est suspect.
Pas de doute, il ment. Sauf que chez les victimes de torture, les trous de mémoire sont symptomatiques. Et en 1h30 d’entretien, puis une demi-heure à trois quarts d’heure d’audience, difficile de se sentir assez confiance pour raconter son histoire. Rien que dans le cocon du Centre Primo Levi, ça peut prendre des mois.
Zakaria Moumni, lui, prend place chaque semaine dans le cabinet d’Omar Guerrero depuis deux ans. Envisage-t-il de voler de ses propres ailes ? «Je ne suis pas prêt à penser à ça. J’ai encore besoin d’eux», répond-il. En moyenne, les patients restent deux ans et demi au centre. «On a beaucoup de demandes, donc on essaye de les renvoyer vers le droit commun quand ils vont mieux, plaide Eléonore Morel, la directrice. Notre travail est aussi de les sortir de ce centre, qu’ils ne se considèrent plus comme des victimes.»
Texte Elsa Maudet
Illustrations Vincent Roché
Production SixPlus

Nessun commento:

Posta un commento